mercredi 30 novembre 2005

La salle de bains

Une histoire de baignoire. Un voyage statique. Progression zéro, non sans humour.

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32) Je m'étais levé, et je sortais de la cuisine pour aller chercher un pull dans ma chambre. Avant de franchir le pas de la porte, je m'inclinai légèrement, le sourire désolé, pour laisser entendre à mes hôtes que je les quittais avec regret. L'appartement était silencieux. Je marchais sans bruit. Combien de fois avais-je ainsi parcouru le vestibule, avais-je tourné à gauche et ensuite à droite, dans le couloir, pour regagner ma chambre de mon pas régulier? Et combien de fois avais-je fait le trajet inverse? Je me le demandais. Dans le couloir, des portes étaient entrouvertes. Issues de leurs entrebâillements, des traînées de lumière grise se confondaient sur le tapis; mes chaussures en mouvement accueillaient de pâles éclats croisés. Je tournai à droite et entrai dans ma chambre. Debout devant la fenêtre, je me frictionnai les bras, la poitrine. Avec mon doigt, je faisais des dessins sur le carreau, traçais des lignes dans la buée, des courbes interminables (dehors, c'était toujours aussi parisien).

33) Il y a deux manières de regarder tomber la pluie, chez soi, derrière une vitre. La première est de maintenir son regard fixé sur un point quelconque de l'espace et de voir la succession de pluie à l'endroit choisi; cette manière, reposante pour l'esprit, ne donne aucune idée de la finalité du mouvement. La deuxième, qui exige de la vue davantage de souplesse, consiste à suivre des yeux la chute d'une seule goutte à la fois, depuis son intrusion dans le champ de vision jusqu'à la dispersion de son eau sur le sol. Ainsi est-il possible de se représenter que le mouvement, aussi fulgurant soit-il en apparence, tend essentiellement vers l'immobilité, et qu'en conséquence, aussi lent peut-il parfois sembler, entraîne continûment les corps vers la mort, qui est immobilité. Olé.

34) Il pleuvait à verse maintenant: comme si tout le pluie allait tomber, toute. Les voitures ralentissaient sur la chaussée trempée, des gerbes d'eau morte s'élevaient de chaque côté des pneus. A part un ou deux parapluies qui fuyaient horizontalement, la rue paraissait immobile. Les gens s'étaient réfugiés devant l'entrée de la poste et, groupés les uns contre les autres, attendaient l'accalmie sur le perron étroit. Je fis demi-tour et allai ouvrir l'armoire: je fouillai les tiroirs. Des sous-vêtements, des chemises, des pyjamas. Je cherchais un pull. N'y avait-il nulle part un pull?
La salle de bains, Jean-Philippe Toussaint

Posté par lagirouette à 20:08 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur La salle de bains

    Un de mes livres fétiches ! Le premier livre de Toussaint que j'ai lu, et relu je ne sais combien de fois (bon, il n'est pas bien épais non plus...), vu ausiis au cinéma (Tom Novembre froid, distant à souhait).

    Posté par Ego, mercredi 30 novembre 2005 à 21:12 | | Répondre
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