mercredi 20 avril 2005

Pas à pas

Elle a confié son enfant à sa mère, il y a de cela des années.

Dans la catastrophe, toute la famille avait déménagé pour une autre région, le temps que la grossesse arrive à son terme et que l'enfant naisse. Quand tout ce petit monde est revenu, la famille comptait un membre de plus, une petite fille. Et l'aînée semblait tant changée.
Mais personne n'a rien demandé. Personne ne pose jamais de questions dans ces cas-là, surtout en ce temps-là. La mère était divorcée et avait quatre enfants à charge, elle venait de se séparer d'un unijambiste violent et tyrannique... c'était bien assez de peines pour une seule femme pour en plus s'enquerrir d'où sortait ce cinquième enfant.
Tout le monde a fermé les yeux, et tout le reste n'y a vu que du feu.

A la petite on cacha la vérité. Elle cru longtemps que cette aînée de dix-sept ans était sa soeur, et que cette mère autoritaire était la sienne. Comment elle découvrit la véritable histoire reste à déterminer. Chacun y va de sa version, mais maintenant que la petite est morte ce n'est pas elle qui pourra lever le voile sur ce mystère.
Elle, celle qui l'avait mise au monde, n'en reparla plus jamais. Pas même à celui qu'elle épousa quelques années plus tard, pas même aux quatre enfants qu'elle eut de lui. Il est parti dans la tombe avec son ignorance. Elle n'a plus jamais abordé le sujet avec qui que ce soit, pas plus qu'avec sa propre fille, c'est à parier.
Il y a de quoi s'en étrangler, et c'est surement pour ça qu'elle est bègue.

Les supputations, pour ceux qui savent, vont bon train dans la famille. Il faut dire que l'on connaît le père. C'est l'unijambiste. Dans quelles circonstances sordides cette petite a-t-elle pu être enfantée? Le seul qui s'en souvient n'avait que neuf ans à l'époque. Il se rappelle avoir dû monter la garde devant la porte de la chambre. Il ne sait plus qui consentait à quoi.

Pour ceux qui ne savent pas, ça va être un choc, pour sûr. Un jour viendra où elle mourra, celle qui est vieille maintenant. La maison ne sera pas partagée en quatre, mais en cinq parts. Comment réagiront-ils lorsque le notaire leur apprendra que leur tante la plus proche, celle avec qui ils ont partagé tant de choses et qui -pour certains- les a tirés de moult périls, celle-là même dont ils ont longtemps pleuré la mort; était en fait leur grande soeur?

Et elle. Elle doit être rongée par bien plus de choses que par le temps. Combien de nuits a-t-elle passées à pleurer? Combien de fois a-t-elle cru avoir oublié et s'est-elle soudain retrouvée en proie à des réminiscences dévastatrices? Murée dans son silence et ses paroles hachées. Tant de solitude. Quoiqu'elle ait fait, elle en a payé dix fois le prix. Que dire si elle n'a rien fait? Que dire, quand on sait combien il est cruel de survivre à son enfant, lorsqu'en plus c'est un enfant qu'on a renié?

Je crois qu'il faut tout dire, justement.
J'ai bien senti que cela lui faisait un choc, quand je lui ai parlé au téléphone. C'était tellement dur de l'appeler "tata"; et pourtant, je l'ai toujours appelée comme ça. Je crois que c'était dur aussi pour elle de l'entendre, même si cela fait bien quinze ans maintenant qu'elle ne m'a plus vue ni entendu le son de ma voix.
Je ne sais pas quel effet cela fait de parler à sa petite-fille après toutes ces années, en sachant qu'elle sait. Je ne sais pas si elle s'angoisse à l'idée que je vienne lui rendre visite vendredi après-midi.
"Tu sais où j'habite." C'est comme si elle avait toujours attendu.
Nous n'avons jamais réussi à nous parler. Quand elle venait me chercher au pensionnat le vendredi, c'était dispute sur dispute dans la voiture. J'ai fini par prendre le bus.
Alors finalement qui a rejeté l'autre?... J'espère que nous n'aborderons pas les choses sous cet angle-là.

J'espère qu'elle ne dormira pas trop mal en attendant vendredi.

Posté par lagirouette à 15:02 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Pas à pas

    I am pleased wiv you xx

    Posté par Anonymous, mardi 10 mai 2005 à 00:13 | | Répondre
  • Les secrets de famille, c'est tout un monde. En les disant, je crois que tu fais mille pas en avant.

    Posté par Paysan, mardi 10 mai 2005 à 00:14 | | Répondre
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